Il est de taille moyenne, mince mais musclé, barbu, l’œil alerte et partout à la fois, même là où on ne l’attends pas. La boule à zéro - pour faire para commando!-. Je ne l’ai jamais connu autrement.
Issu d’une famille nombreuse et modeste, il a connu la vie à la dure et en a gardé le goût âpre.
En famille il est craint. Quand il était à gauche, nous nous arrangions toujours pour être à droite. Très souvent silencieux, systématiquement craint. Il ne s’extériorise pas ; c’est à croire qu’il trouve qu’il est faible de s’ouvrir aux autres. Il nous matait ; tout le monde au pas, comme en caserne et personne ne bronchait, parce que c’est papa.
Je me rappelle qu’un jour particulièrement ensoleillé, il nous a fait trier tous les petits cailloux qui se trouvaient dans la cour. Purée, c’est qu’elle est vaste la cour ! Faites 2heures le dos courbé sous 35° à trier des cailloux qui semblent se multiplier quand vous pensez qu’il n’y en a plus et revenez me voir.
Dans son métier il a fait parler de lui. Officier supérieur de l’armée de terre, para commando, a récemment fait l’école de guerre de New Delhi. J’ai l’impression qu’il n’a plus rien à apprendre dans son domaine.
Il a trimé, réalisé plusieurs choses mais les grands projets de sa vie sont toujours en suspens…a-t-il couru après trop de lièvres à la fois ?
Il dit souvent:" je t' observe, je t'ai à l'oeil" ou encore" je suis toujours vivant"- pour m'impressioner??? mais il en sait si peu sur moi. Du moins, je crois.
Sous ses airs durs il est un peu naïf parfois.
Quand il était de bonne humeur, c’était comme si on nous enlevait une tonne des épaules. Je n’ai pas vraiment pris la peine de discuter avec lui. Quand on le faisait, c’était toujours parce qu’il avait quelque chose à me reprocher, c’était toujours des sujets sérieux, alors je la fermais. Ou bien j’alignais mon point de vue sur le sien et je priais qu’on en finisse vite. Pas question de le contrarier. Pas question de susciter ces mots cruels dont lui seul a le secret. C’est comme ça. Je n’ai jamais vraiment su communiquer avec lui. Il s'est toujours adressé à moi comme à une adulte. En 21ans, il a joué avec moi 2 fois.
Il fallait être prudent avec lui, préparer à l’avance ce qu’on va lui dire quand quelqu’un a gaffé, devancer ses questions y répondre..à un tel point que je sais pour chaque circonstance quelle sera sa réaction. J’ai passé ma vie à la précéder.
Aujourd’hui papa m’a l’air vieux ; quand j’étais enfant et que je l’entendais parler de vieillir avec ma mère, je leur disais « je ne veux pas que vous vieillissiez ; vous ne pouvez pas vieillir » mais aujourd’hui il a 50ans et quelques rides. Il est moins solide qu’avant. Et plus silencieux encore.
Je pense qu’il était tout simplement incompris ; il ne nous a pas laissé le comprendre. Et même s’il s’est fait une philosophie de la vie, il y a au fond de lui beaucoup de bleus.
Et moi je garde un goût d'inachevé..


